L E  D I S S I D E N T


 
Vlady est un homme révolté. «Qu'est-ce qu'un homme révolté? demandait Albert Camus. Un homme qui dit non.» Chez Vlady, c'est le contraire. La révolte est un héritage qui claque au vent comme un étendard.

Le grand père Léon Kibalchich est un officier de la garde impériale entré dans l'histoire pour avoir participé à l'assassinat du tzar Alexandre II. Il s'enfuit à Genève, puis à Bruxelles où il a deux fils: Victor et Raoul. Ce dernier mourra de faim à huit ans et demi. Léon Kibalchich finira ses jours en Argentine et ne reverra jamais la Russie.

 
Victor Lvovitch Kibalchich à peine adolescent gagne Paris où il entre dans la bande à Bonnot, fait de la prison, rejoint Lénine à Petrograd et participe à la création du Komintern. Déporté par Staline à Orenbourg, aux confins du Kazakhstan et de la Sibérie, il entame une oeuvre de romancier, d'essayiste et de poète sous le nom de Victor Serge.

Vlady est révolutionnaire par tradition aristocratique du sang reçu. Mais pas n'importe quelle révolution: celle des anarchistes russes et des libertaires français. Tout à l'opposé des pesanteurs du totalitarisme stalinien. Pendant la Guerre civile d'Espagne, il milite dans les rangs du POUM. Pourtant, le front est fermé au fils de Victor Serge. Il lui reste l'art.


1920
Naissance à Petrograd pendant la guerre civile. Son père Victor Serge écrit: «Je passais les nuits aux avant-postes de la défense, avec les communistes. Ma femme, enceinte, venait dormir à l'arrière, dans une ambulance, avec une serviette contenant un peu de linge et nos objets les plus chers, afin que nous puissions nous rejoindre pendant la bataille et battre en retraite ensemble, le long de la Néva.» (Mémoire d'un révolutionnaire, éd. du Seuil 1951, p. 103).
1933
Sous le poids des persécutions, sa mère Liouba perd la raison. Elle est internée dans la clinique psychiatrique de l'Armée rouge. Vlady accompagne son père au Goulag. Pour tout professeur, il a les anciens bolcheviks compagnons de Lénine déportés par Staline.
1936
Sort de Russie avec ses parents. Gagne la Belgique, puis la France. Militant en faveur de la cause anarcho-syndicaliste durant la Guerre civile espagnole, il ne peut gagner le front espagnol en raison de l'hostilité des communistes. Il décide de devenir peintre. Il fréquente les ateliers de Joseph Lacasse, Victor Brauner, Oscar Dominguez, Wifredo Lam, André Masson et du sculpteur Aristide Maillol.
1941
L'arrivée des nazis en France oblige Victor Serge et Vlady à s'enfuir à nouveau. Ils prennent le bateau à Marseille pour un périple qui les amènera à La Martinique, la République Dominicaine, Cuba, refoulés chaque fois pour cause de communisme. Seul le Mexique ouvre ses portes aux deux réfugiés. Sa mère est restée dans un asile psychiatrique à Aix-en-Provence où elle mourra des années plus tard.
1947
Mort de Victor Serge. Il se marie avec Isabel Díaz Fabela. Depuis son arrivée au Mexique, Vlady parcourt le Mexique village par village dessinant des scènes de la vie quotidienne. Il s'approprie le paysage et la terre et la lumière du pays qui devient peu à peu sa nouvelle patrie.

Isabel est «la terre de Vlady» pour reprendre la formule de la critique Berta Teracena. Elle va donner une patrie et une langue au réfugié franco-russe, elle deviendra l'inspiratrice privilégiée de son art, elle donnera un visage et un corps à l'éternel féminin qui hante sa quête d'absolu.

1949
Naturalisation mexicaine. Expose ses oeuvres et participe à de nombreuses expositions collectives. Subit les influences de Panait Istrati, Boris Pilniak, Maximilien Voloshin, André Breton et, bien sûr, Victor Serge.
1950
Accomplit un voyage d'étude aux Pays-Bas, en Belgique, Espagne, Italie, Grande-Bretagne, Yougoslavie et en France. Il réalise une série de lithographies en couleurs.
1951-61
Sélectionné pour participer à la biennale de Paris (I et II), la biennale de Sao Paulo, la quatrième biennale de Tokyo et la biennale de Cordoba (Argentine). Il est invité à participer à Confrontación 66 à Mexico. Il réalise des murales au moyen de différentes techniques, de la scénographie et illustre de nombreuses publications.
1964-65
Nouveau voyage d'étude en Europe.
1966
L'ambassade de France à Mexico lui accorde la Bourse spéciale de l'art. Il s'établit à Paris et travaille la lithographie.
1967
Participe à l'exposition «Hommage à Boccace» qui a lieu à Certaldo en Italie. Il obtient la médaille d'honneur.
1968
Il reçoit la bourse de la «John Simon Guggenheim Memorial Foundation» et passe une année à New York. Participe à Hemisferia 68 et à la Foire mondiale d'Osaka. Admis au Salon des Indépendants, il l'abandonne peu avant sa disparition en 1970.
1971
Les Arts plastiques mexicains lui décernent le Prix du Salon annuel de la gravure. Le président de la République du Mexique Luis Echeverría lui demande de réaliser une murale.
1973
Le projet de murale prend forme: elle sera consacrée aux grandes révolutions de l'époque contemporaine. Il fait de multiples projets et croquis pour une série de murales à l'intérieur de la bibliothèque «Miguel Lerdo de Tejada» du ministère des Finances.
1974
Commence les peintures murales de la chapelle de la bibliothèque «Miguel Lerdo de Tejada». Consacrée à la révolution freudienne, cette chapelle sera baptisée «chapelle freudienne». L'Institut national des Beaux-Arts le charge de réaliser une oeuvre monumentale pour la salle consacrée à la peinture contemporaine: «Xerxès».
1982
Fin des murales de la bibliothèque «Miguel Lerdo de Tejada»: au total 2 000 m2 de peinture. Cette chapelle Sixtine révolutionnaire où un Christ androgyne voisine avec Cromwell et le serpent à plumes est inaugurée par le président du Mexique Lopez Portillo.

La murale de Vlady retient l'attention de nombreux visiteurs venus du monde entier. Edgar Morin, Lawrence Ferlighetti, Jean-Pierre Chevênement, Michel Lequenne, Allen Ginsberg et Andrei Voznesensky figurent au nombre de ceux qui ont eu la chance d'effectuer le voyage à travers les révolutions selon Vlady.

 

Alors que la guerre froide bat son plein, en 1981, le poète américain Allen Ginsberg et le poète russe Andrei Voznesensky sont unis par l'admiration de la fresque. Au terme de la visite, Voznesensky s'écrie: "Dire que de retour en URSS je ne pourrai jamais écrire une ligne sur ce que j'ai vu ici!."

1986
Grande exposition méthodologique Vlady au Palais des beaux Arts. Ses principales oeuvres sont exposées avec un appareillage critique de haut niveau.
1987
Le gouvernement sandiniste l'invite à créer les murales du Palais national de la révolution à Managua, au Nicaragua. Il travaille avec le peintre canadien Arnold Belkin.
1989
Grande exposition des différentes époques de Vlady au Jardín Borda de Cuernavaca sous l'égide de l'Institut de la culture de l'État de Morelos.
1994
Réalise quatre tableaux monumentaux pour le ministère de l'Intérieur («Violencias fraternas», «El general», «El uno no camina sin el otro», «Caida y descendimiento»). Sitôt inaugurés, les quatre tableaux disparaissent et sont séquestrés dans l'ancienne prison de Lecumberri par les autorités gouvernementales qui y voient un éloge de la rébellion zapatiste.
1995
Rencontre avec l'évêque du Chiapas Samuel Ruiz, surnommé Tatic par les Indiens.
Début de l'oeuvre en cours consacrée à Tatic.
1998
Le gouvernement français lui décerne le titre de Commandeur de l'Ordre des Arts et des lettres.
2003
Exposition de peintures au Musée José Luís Cuevas de Mexico. Exposition de gravures au Musée d'Orenbourg.
2004
Don de la majeure partie de l'œuvre (4 600 tableaux, dessins et gravures) au peuple mexicain, par le truchement de l'Institut national des Beaux Arts (INBA).
2005
Exposition au Musée des Beaux Arts, Moscou.
L'INBA lui décerne la Médaille commémorative du Palais des Beaux Arts.
Deux semaines plus tard, le 21 juillet, il meurt dans sa maison-atelier de Cuernavaca d'un cancer foudroyant au cerveau.